mardi 7 avril 2009

Suricat Brandberg

C'était en 1999 le long du Brandberg sud

dimanche 8 juin 2008

Namibie: Le désert et le ciel

11 septembre 2007, 5h30 du matin. Je sors de mes rêves et titube jusqu’à la cuisine ou Martine m’a déjà préparé un café bien chaud. Martine me sourit. Elle sait qu’aujourd’hui, je vais me faire péter le cerveau en fusionnant avec ce que la Namibie a de meilleur a offrir, le désert et le ciel. Ce sera une jouissance très particulière. De celles qui me feront frissonner quand j’y repenserai en 2035. Le plan est de sauter en chute libre au-dessus d’un cratère en plein désert namibien et de rejoindre ensuite le monde civilisé en marchant en solo dans ce désert pendant 2 jours.

Martine m’a préparé aussi un bircher bien nourrissant. Elle sait que j’aurai besoin de calories dans les heures qui viennent. Je me goinfre. Le jour n’a pas encore pointé son nez. Je suis impatient comme un gamin qui va au cirque voir les fauves. Hier soir, j’ai plié mon parachute avec un peu plus de soin qu’à l’habitude. Ca n’est pas le lieu pour risquer des ennuis d’atterrissage. Il n’y aura personne pour me consoler si je me ramasse la gueule dans le sable.


Nous arrivons en vue du cratère. Altitude d’approche de l'ULM environ 2000 mètres au-dessus du sol. Merde. Le brouillard recouvre tout le cratère et l’immensité de la plaine sur des dizaines de kilomètres. Ce brouillard caractéristique de la côte namibienne. Cette fois-ci, il a pénétré très profondément dans les terres. Que faire ? André, mon pilote, l'un de mes amis les plus proches et compagnon de Martine, n'en n'est pas à son coup d'essai. Il pointe du doigt sur une piste proche et nous optons pour une pause. Cela nous permettra de reprendre un café et de refaire le monde en attendant, assis à la terrasse du lodge. Un peu pessimiste au moment du re-décollage, je sens soudain le plaisir m’envahir lorsque j’aperçois les collines bordant le cratère exemptes de brouillard. C’est bon ce coup-ci. Il reste environ 20 minutes de vol et ce sera le grand délire.


En arrivant sur la zone de largage, je respire. J’avais une petite crainte d’y découvrir des 4x4. C’était peu probable. Vue d’en haut, rien de rien. C’est la solitude totale. Ce coin du désert n’attire pas les foules. Et pourtant…S’ils savaient ! Ce bout de désert, c’est du pur plaisir. C’est comme une bonne bière quand on n’a pas bu depuis trois jours. Comme un abricot bien mûr après une journée d’escalade. Comme les contours du corps de la plus belle femme du monde. Et comme la volupté intellectuelle d’une pensée bien articulée ; car ce morceau de désert est juste. Il est comme il devrait être. Il est comme on l’imaginerait en rêve. Il n’y a pas une erreur dans la composition de ses formes, la texture de son sable et les détours de ses collines. C’est un monde minéral, sur lequel la flore vient déposer avec une délicatesse extrême quelques touches de magie.


Malgré les doutes que j’ai eus relativement à la direction et la force du vent, car il est impossible de le définir avec précision, je décide de ne m’en inquiéter qu’une fois mon parachute ouvert. Pour l’instant, il est exclut que quoi que ce soit vienne gâcher mon plaisir. Le moment où je quitte un avion pour sentir l’accélération de la chute libre est toujours un délice pour moi. Mais alors là, ça se rapproche de l’extase. J’ai le sentiment de me fondre dans un océan de douceur. Et soudain, en regardant sous moi, en pleine chute libre, une image me vient à l’esprit, celle de la capsule descendant en trombe vers le sol lunaire. Ca y est, je perds l’esprit. C’en est trop. Je me crois sur une autre planète…rien de très étonnant en réalité, si l’on considère la topographie du lieu.

Il fallait bien que ça s’arrête, quand même. Avec regret, je tire l’extracteur de mon parachute et ma voile orange et jaune fluo s’ouvre au-dessus de ma tête. Mais là encore, la descente sous voile ouverte qui n’est d’habitude pas très excitante en comparaison avec le chute libre, se révèle être un grand bonheur. Il me semble que c’est la première fois de ma vie que j’entends la voile siffler dans l’air silencieux. Elle danse et semble converser avec l’étendue de sable ocre qui s’approche. Je n’ai pas envie que ça s’arrête. Je suis en train de rêver. Je deviens amoureux de ce désert, de ce moment. Je ne sais pas vraiment si c’est la voile qui danse, le sable qui va m’accueillir ou le vent doux et chaud qui me procure cette sensation.


Puis vint le moment qui restera toujours au fond de mon âme. Ce sont les dix secondes qui ont suivi l’instant ou ma voile se déposa lentement sur la sol après que j’eu atterri. Je m’attendais à un vide, à un manque. Ce fut une plénitude. Un instant où le moindre grain de sable que je pris dans mes doigts fut le premier que je saisis de ma vie. Je redécouvris en un instant ce qu’est l’horizon derrière une dune de sable, ce qu’est l’éclat d’un rayon de soleil sur une pierre et l’intensité que procure ne serait-ce qu’une petite trace dans le sable. Ce moment fut une sorte de renaissance de mes sensations…ou peut-être une conscience amplifiée de mon environnement.

Maintenant, deux jours de marche et un bivouac m’attendent. Je ne suis naturellement pas vraiment équipé pour cela. Pas de tente, pas de sac de couchage, pas beaucoup de nourriture. J’avais quand même déposé un peu d’eau sur la seconde partie du parcours, que j’avais visité trois semaines auparavant lors d’un tour en 4x4. Le principal était donc préservé. Parachute en vrac sur le dos, caméra à la main, je fais mes premiers pas. Ce désert a une délicieuse caractéristique. Le crissement des pas dans le sable est envoûtant. Un peu comme les premiers pas marqués dans la croûte de neige glacée en sortant d’une cabane en haute montagne avant l’aube. Cette musique m’accompagnera pendant les deux prochains jours.



Il me faut traverser le cratère direction plein sud, remonter sur le bord et redescendre dans la plaine qui s’en va vers l’océan. Il faut dire que ce cratère ne correspond pas à l’image qu’on s’en fait habituellement. On est ici dans le plus vieux désert du monde. Les bords du cratères ont eu plusieurs millions d’années pour s’affaisser, de sorte, qu’en réalité, il s’est aplati et ce n’est que du ciel, voire d’une image satellite, qu’on reconnaît sa forme de cratère, dont le diamètre avoisine les 20 kilomètres. J’estime mon temps de marche à deux heures jusque sur la crète. C’est ce qu’il me faudra. Mais aussitôt la marche entamée, et de plus en plus fortement au cours des heures, mon plaisir se révéla sous une forme bien spécifique. J’avais progressivement l’impression d’appartenir à ce sable, à cette terre. Il me sembla que mes semelles dialoguaient avec la terre, que le crissement des petits cailloux traduisait une complicité naturelle entre le sol et moi. Chaque pas se faisait avec souplesse et à chaque fois que mon pied se posait entre deux pierres ou sur un banc de sable, je découvrais un monde miniature toujours renouvelé.

Une fois sur la crête, un vent violent m’assaillit et je fus soudain pris de nostalgie à l’idée que j’allais quitter ce cratère. Ce fut un peu comme lorsque, dans un demi sommeil, on s’apprête à quitter un rêve délicieux. Mes yeux en firent le tour une dernière fois, puis je me jetai dans la pente rocailleuse débouchant dans la grande plaine. Tout au fond se trouvait une sorte de pyramide faite de pierres rouges, d’environ une cinquantaine de mètres de hauteur. C’est au bas de celle-ci que ma réserve d’eau devait se trouver. Ce fut ma première halte. Mon lunch consista en une petite tranche de biltong et quelques fruits secs.

Vidéo de la marche

Lorsque je repartis, je savais qu’il me fallait marcher jusqu’à la nuit. J’avais espéré que je pourrais faire mon bivouac dans l’une des collines bordant le cratère sur son flanc sud. Mais je m’aperçus que je serais bien plus loin dans la plaine plate et vide de toute protection contre le vent et que là, je devrais trouver une solution pour la nuit. Mais il n’était pas question que je m’arrête avant. Mon corps tout entier ne demandait qu’à marcher à avancer. Ce n’est en effet qu’à travers le mouvement de marche que j’avais la sensation la plus vive d’exister, d’appartenir à cet environnement et de dialoguer avec lui.

Ce fut en fin d’après-midi, lorsque la marche devint un automatisme et qu’il me semblait que je ne contrôlais plus vraiment mon corps qu’une sorte d’illusion captivante m’apparût. J’eu soudain l’impression que je n’avançais plus, mais bien plutôt que c’est le sol qui se déroulait sous moi. C’était magique. C’était comme si je volais au raz du sol. Et les welvitchias qui m’entouraient de partout furent comme autant de jalons que je dépassais avec aisance, en me retournant sans cesse pour les admirer. Je découvris à cette occasion parmi les plus grosses de ces plantes millénaires qu’il me fut donné de voir.


Les premiers signes de fatigue apparurent au moment où le soleil se fondait dans la brume presque à l’horizon devant moi. Il me fallait avancer encore. De toute manière, je ne me voyais pas trop me poser ici au milieu de rien pour affronter la nuit dans le vent. J’avais décidé de dormir dans mon parachute, pensant qu’il m’offrirait une protection suffisante contre le froid. Je pensai soudain que le frottement sur le sable le détruirait et il me faudrait donc trouver une autre solution. Enfin, j’aperçus un petit lit de rivière asséché bordé d’une mini falaise sablonneuse d’environ cinquante centimètres de hauteur. Je décidai que le bivouac se ferait ici, d’autant qu’il y avait à cet endroit une série de petits arbustes, dont certains étaient secs. Je pourrais certainement essayer d’en faire un petit feu.

J’avais décidé de retarder au maximum le moment d’allumer le feu, ne connaissant pas la qualité de ce petit bois. Mari Lou, mon initiatrice à la Namibie, me dira plus tard que je n’aurais pas dû m’inquiéter. En effet, le feu se maintint toute la nuit. Eh, bien il me reste des choses à apprendre dans le bush. Lorsque je fus enveloppé dans la mince couverture de survie en aluminium, à l’abri du monticule de sable et que le petit feu crépita juste devant mon visage, je fus au paradis. Je n’aurais échangé ma place contre rien au monde. Bien que mon sommeil fût constamment interrompu pour recharger le feu, j’eu l’impression d’avoir passé la nuit la plus savoureuse de ma vie.

J’avais prévu de commencer ma marche avant l’aube. Je pliai le camp environ une heure et demi avant le lever du jour et à la faveur de ma lampe frontale, je recommençai à mettre un pied devant l’autre dans une nuit sans lune. Deux semaines plus tôt, lorsque nous marchions dans la rivière Kuiseb avec mes amis Sylvia et Fredo, nous avions souffert de la chaleur. Mais en ce petit matin de septembre, l’air de l’océan proche était glacial et malgré mon allure rapide, j’avais gardé sur moi une petite laine qui n’était pas de trop. Je n’avais malheureusement pas emporté de coupe vent, qui eût été bien utile. Le brouillard jouait avec le soleil. Il se formait et se déformait par bancs compacts et mouvants, pour finalement, mais tard dans la matinée, s’effilocher complètement.

Cette interminable plaine se termine en un plateau de sable plus dur, où le sel le transforme en grandes plaques qui se superposent les unes aux autres. Sur l’horizon, dans une sorte de mirage, apparaît alors progressivement un sillon mouvant, dont on ne sait pas s’il émane du ciel ou peut-être de l’océan. Ce sont là les kilomètres les plus longs, les plus durs. Lorsque je me suis dit que j’allais toucher les vagues de l’océan probablement trente minutes plus tard, il me fallut encore deux heures pour y arriver.

Je regardai mon ombre avancer. Puis à un moment, elle rencontra la route faite de sel compactée qui suit la Skeleton Coast du nord au sud. Mon regard se leva et aussi loin que je pus voir, pas la moindre trace d’une éventuelle voiture, qui m’aurait ramené à la civilisation. Plus tard, je m’endormis dans l’arrière d’une backie et le soir même j’étais rentré.

Marche dans le Kunene

Aout 2006
Notes de parcours
La partie ouest de la rivière Kunene depuis Serra Cafema requiert un permis. Elle est plus intéressante du point de vue paysage et relativement plus facile que la partie est, ou les contournements par l’intérieur des terres, lorsque le bord de la rivière n’est pas praticable, sont plus pénibles (rochers délités). Si l’on prend carrément par les Hartmann Mountains, comme je l’ai fait en partie, la marche est assez pénible et il n’y a pas d’eau à disposition, en tous cas sur le parcours que j’ai effectué.
Sur la partie ouest, assez près de la mer, dans la concession de Skeleton Coast, il y a une mine et il faut s’informer pour savoir comment la contourner, car le passage est interdit (je ne suis personnellement pas arrivé jusqu’à ce point vers l’ouest).


Cela fait des années que la rivière Kunene me fait rêver. Depuis que je l’ai découvert une première fois à Epupa Falls ou je suis retourné ensuite et aussi pour l’avoir longé à la marche une petite heure à Marienfluss. Mais surtout, il y eut une année ou, après avoir longuement roulé dans les sables ocres de la Hartmann vallée, nous avions campé sur une dune, qui devait être à un ou deux kilomètres de la rivière, que j’avais imaginé mystique, là en bas sous les collines abruptes. Il fallait qu’un jour j’aille y voir de plus près, en immergeant totalement mon corps dans cette nature, c’est-à-dire en marchant le long du Kunene.


J’ai besoin de ce contact direct avec l’élément naturel, tout comme dans le ciel en chute libre, ou j’ai besoin du contact avec l’air. La première tentative en juin 2005 échoua lamentablement, alors que le camion qui devait nous y emmener (cette année-là, Mari Lou était du voyage) et qui faisait un stop d’une nuit dans un camp de la Skeleton Coast, a finalement rebroussé chemin le lendemain matin pour des raisons logistiques « à l’africaine ». Cette fois-ci, Bernie, manager chez Wilderness Safari me propose une place sur un vol de ravitaillement du lodge de Serra Cafema le dimanche 6 août. Je n’hésite pas. Le vol fait un stop à Epupa Falls (photo) pour déposer cinq clients italiens et ensuite le vol jusqu’à Serra Cafema le long de la rivière est majestueux.

Il faut dire que le Kunene est loin de tout. C’est un peu le bout du monde. Il se situe à l’extrême nord de la Namibie (frontière avec l’Angola) qui fait 1500 kilomètres du sud au nord. Depuis la capitale Windhoek (approximativement au milieu du pays), il y a 3 heures de vol, avec un Cessna Caravan par exemple). Mais surtout, lorsqu’on veut s’y rendre par la piste, on se heurte sur les derniers 250 kilomètres à de très mauvaises conditions de route (tôle ondulée), ce qui fait du voyage une vraie galère à une moyenne de 20 à 30 kilomètres/heure.

Mon plan initial était de rejoindre Marienfluss (une vallée parallèle à la vallée de Hartmann qui tombe dans le Kunene en venant du sud). Mais, pour deux rasions (et en réalité une troisième que je ne découvrirai que plus tard), j’optai pour une investigation vers l’ouest, puis ensuite un passage dans les Hartmann Mountains à l’est et retour sur Serra Cafema. Je pensais en effet d’une part, qu’il me serait plus facile de trouver un vol de retour à Serra Cafema plutôt qu’à Marienfluss et je pensais qu’un lift en voiture à Marienfluss était assez aléatoire. D’autre part, je tenais absolument à visiter la partie ouest du Kunene. Et troisièmement, comme je le décris dans le mémo du 9 août, il faut fournir pal mal d’effort sur la partie vers Marienfluss, alors que vers l’ouest, c’est plus raisonnable.


Mon plan actuel est donc de passer environ trois jours dans la partie ouest et ensuite trois ou quatre à l’est. C’est finalement ce que j’ai réalisé. c’est-à-dire un aller-retour à l’ouest de Serra Cafema (en variant entre le bord de la rivière et le sommet des dunes entre l’aller et le retour). Et pour l’est, d’abord une marche à l’intérieur des terres (dunes et ensuite les Hartmann Mountains), puis retour par un canyon qui descend vers le Kunene, et ensuite le long de la rivière pour le retour à Serra Cafema.

6 août, 12h45
Arrivée au bord du fameux Kunene. Lunch puis 2 heures de marche direction ouest. Puis premier bivouac à 5 kilomètres à l’ouest du lodge. Température un peu chaude pour la marche mais avec un peu de vent, ça va. Vu un premier croco après une heure de marche déjà...ça promet. Paysage au-delà du réal exactement comme dans j’ai rêvé de cet endroit. J’ai l’impression qu’à chaque regard, je vole quelque chose qui ne m’appartient pas. C’est comme manger un dessert qu’on attend depuis des lustres. Mais je sais immédiatement quelle sera la grande frustration du voyage. Un truc pareil, ça se partage. Il est impossible de jouir seul d’un tel endroit. Mais par ailleurs, je découvrirai progressivement un avantage à être seul. J’ai une telle envie de liberté, d’aller ou je veux et quand je veux, et pendant le temps de la marche, être seul est un plaisir. Il est maintenant 18 heures. Assis dans le sable à côté de mon feu. Devant moi, se dresse une dune ocre parsemée de buissons bien verts. Derrière moi, le Kunene qui avance sans bruit et sans savoir ce qui l’attend plus en aval. La nuit ne devrait pas tarder-


7 août, midi.
Sensation de bien-être typique des voyages namibiens. Les odeurs des plantes sauvages, assis à l’ombre d’un acacias, même si la matinée ne fut pas très facile. D’abord (je le savais, mais ne voulais pas qu’il fasse partie du décor) le brouillard au lever du jour. Je n’en voulais pas. J’ai donc retardé mon lever de deux heures. Je savais que j’allais le payer plus tard. Je pensais ne pas pouvoir suivre la rivière tout le temps. Ca n’a pas manqué. A 10h30, au moment ou le soleil commença à donner, j’ai dû escalader une dune en suivant les traces des trois ou quatre chacals que j’avais déjà découvert le matin autour de ma tente et qu’ils avaient d’ailleurs poliment contourné en laissant les cinq mètres réglementaires. J’ai constaté qu'ils suivent le meilleur chemin possible, c’est-à-dire celui qui demande le moins d’effort par rapport à la cible visée. Et donc, je ne me casse pas la tête à inventer un chemin qui serait de toute manière moins bon.


Mais ensuite, je trouvais que je souffrais quand même un peu trop. Mes coliques néphrétiques me refaisaient mal et j’ai dû avoir recours à un anti-inflammatoire pour me remettre dans une forme olympique. La pause de midi sous cet acacias est décidément agréable. Je ne vois pas ce qui pourrait la troubler. J’avais quand même préalablement inspecté s’il n’y avait pas de trace de griffe de léopard sur le tronc de l’acacias, étant par ailleurs conscient que cette vérification est plutôt psychologique et que mes connaissances des comportements animaux par ici ne va pas bien loin.
Pour l’heure, je me sens vraiment être là ou j’ai envie d’être et absolument nulle part ailleurs dans ce monde. C’est un sentiment qui m’arrive rarement et qui est génial !



7 août, 18h.
Je pensais parcourir beaucoup plus de kilomètres. Mais la beauté de l’endroit me pousse à fouiner, à flâner, à m’arrêter très souvent et à alterner entre bord de rivière et colline. Ce soir j’établi mon deuxième bivouac. Superbe à nouveau. Rochers basaltiques noirs. Une compositions d’arbres parfaite et du sable fin...



8 août, 11h30
J’ai remarqué que je pouvais marcher trois heures le matin. Ensuite je suis fatigué. Je fais une sieste et je marche encore trois heures plus tard dans la journée. Le meilleur moment est sans conteste le moment ou je me mets à marcher le matin. Cela me procure un plaisir infini, comme lorsqu’on s’assied dans une salle de cinéma pour voir un bon film ; ce matin ce fut le cas aussi, même si la nuit fut pénible. Le vent s’est levé vers1h du matin et depuis lors, mon sommeil fut très haché. Lorsque je me mets à marcher, je ris de moi-même. Je suis comme une sorte de fouine qui s’accroche à tout ce qu’elle voit et à profiter du moindre événement, que ce soit un oiseau qui m’accompagne pour un bout de temps par curiosité, ou une configuration étrange dans les rochers.

Ce matin, j’ai dérangé deux bébés varans qui ont carrément sauté sur mon chemin, pour s’enfuir dans la rivière et un gros croc qui venait probablement de s’installer pour se réchauffer au soleil. Le Kunene est vraiment un refuge pour plusieurs animaux par ici. J’ai à nouveau dû remonter la pente ensuite, la berge étant bloquée par de grosses lianes courant jusque dans l’eau. La dune fut docile, mais les rochers qui suivirent furent loin d’être une sinécure. Je ne peux pas me permettre une chute à cet endroit et pourtant j’estime que le nombre de pierres stables et qui feraient une bonne prise sont de dix pour cent, grand maximum. Mais une fois qu’on le sait, c’est toujours ça de gagné. Là, j’ai vraiment perdu beaucoup de temps. Mais je ne voulais prendre aucun risque.


Mais, il y a eu une belle compensation. Dans l’heure qui suivit, il me fallut faire un petit détour pour zyeuter une belle cascade du Kunene, prise entre deux énormes blocs noirs, l’un namibien et l’autre angolais. Je me suis fais plaisir. Quelques beaux mouvements d’escalade (4a max. donc facile) sur d’exceptionnels blocs basaltiques, sans souci aucun pour leur solidité. Maintenant, sieste bien méritée entouré par des arbustes dont l’un émet une senteur extraordinaire. Il faudra décidément que je trouve de quoi il s’agit. Mais en regard, même le coriandre, basilic et autres que j’adore, n’ont plus qu’à aller se rhabiller.


9 août, 10h30
Hier soir, j’étais cuit et recuit. Après-midi très chaud et je voulais avancer. J’ai marché en pleine chaleur. Bravo ! J’ai repris maintenant la direction de l’est. Très différent de la partie ouest. Les dunes sont remplacées par des collines de rocher friable. Sur la première partie, j’ai suivi un chemin himba, qui longe les collines tout au bord de l’eau. Plus loin, le Kunene s’élargit et est bordé de beaucoup de verdure. Il me rappelle le Zambèze. Puis, à ma surprise, je découvre « Scoumans’ camp », quasiment déserté, à part quelques himbas qui s’affaire autour d’un mur en briques. Je contourne le camp pour arriver une fois de plus dans un de ces endroits paradisiaques comme la Namibie sait en offrir. Une grande baie, ou le Kunene dessine de petites lagunes. De grands acacias sur un sable blanc. Et soudain la tuile ! Ma fatigue (7 heures de marche aujourd’hui) rend mes gestes imprécis. Je laisse tomber mon appareil photo sur le sable...il n’y aura plus de photo du voyage dès cet instant !




Et comme les ennuis ne viennent jamais seuls, je découvre que le chemin est barré le long de la rivière par de gros arbustes qui vont jusqu’à l’eau. Plus haut, c’est la rocaille, très peu engageante. D’après les photos satellites que j’ai, ça semble être le même topo sur plusieurs kilomètres. Que faire ? Pour me tirer de mes réflexions, un énorme troupeau de chèvres dégringole la caillasse abrupte, conduit par un couple accompagné de deux petits bambins minuscules. Juste le temps de faire boire les animaux (ils ont intérêt à ne pas lésiner) : illico presto, on regrimpe la colline. Quelle santé ces himbas ! Aussitôt partis, les babouins postés sur les rochers se mettent à entamer un vacarme d’enfer. Ces événements me font bouger. Mon camp est levé. Mon sac est sur le dos et je vais attaquer la « range » de montagne de Hartmann. Je ne sais pas qui a pris la décision pour moi. Mais, la décision fut vite prise.




 9 août 20h
Journée mémorable. Sur le plan psychologique et physique. Jusqu’ou j’irai ? Quand devrais-je prendre une décision pour arrêter ? Epuisement physique. J’ai attaqué les « Hartmann Mountains » comme on traverse une rue, sans me poser trop de questions. Mais, avant d’y arriver, il faut d’abord passer les collines qui bordent le Kunene et s’enfoncer ensuite dans ces grandes plaines, typiques du Damaraland namibien, alternance de dunes rouges et d’herbe jaune. A couper le souffle, sauf que quand on s’y enfonce pour plusieurs kilomètres, à pied, sac à dos, ça fait un petit pincement de cœur. On se demande si tout est OK du côté du chapeau.

Pour aborder les montagnes, je pensais naïvement que les belles dunes viendraient gentiment lécher une paroi de rocher lisse et amicale. Grossière erreur ! Entre les deux est une gouffre. La paroi est noire et repoussante. Et il faut de mon côté se faire une descente de dune digne des plus belles de Sesriem. Ensuite, c’est un duo psycho-physique entre soi-même et soi-même. Il me semblait que j’avais un jour juré de ne plus gravir cette caillasse namibienne. Je croyais que la « Boulder valley » du Spitzkopje et surtout les trois jours passés dans le Brandberg m’en avaient définitivement dissuadés. Faut croire que non. Pourtant c’est kif kif même caillasse. Je me suis arrêté cinquante fois épuisé. Je me suis même arrêté pour me faire un petit thé en chemin. Mais j’avais la rage d’arriver quelque part. En réalité, je ne savais pas bien ou. En fait, c’était une lutte entre un plaisir psychique d’aller quelque part et l’épuisement physique (mon sac pèse 18 kilos dont 6 litres d’eau), agrémenté de mes douleurs néphrétiques. Si je me suis arrêté après 6 heures d’effort, c’est parce que mon corps, à un moment, a dit non à mon esprit.

J’ai alors partiellement rebroussé chemin pour atteindre un canyon qui, je pensais, me ramènerait au bord de la rivière. Sur la descente, j’ai vu un nombre incalculable de traces fraîches de léopard. Pas besoin de préciser comment cela m’a fait accéléré le pas ! Finalement, le bord du Kunene était mon objectif. A l’heure qu’il est, je me jure que je vais y retourner demain. Qu’avait-il bien pu me traverser l’esprit pour m’engager dans cette caillasse ? Mais, peut-être suis-je trop gâté par le granit et le calcaire lisse et solide de Chamonix. Arrivé dans le canyon, je ne peux faire un pas de plus. Cet endroit est vraiment sauvage est pas nécessairement accueillant. Mais il y a du sable dans le lit de la rivière. J’y jette mon sac et m’effondre. Une heure plus tard, je suis aux anges, devant mon petit feu.

10 août 9h
J’ai fait un réveil très matinal et j’ai filé long du canyon, attiré par la rivière, comme si c’était la route pour aller à mon job tous les matins. A l’embouchure du canyon dans le Kunene, l’ambiance est au rendez-vous. Palmiers, bancs de sable blanc. Pas âme qui vive. Magique ! Un peu comme certains endroits dans le Hoanib. J’y fait une longue pause. En reprenant ma marche, cette fois-ci à nouveau vers l’ouest, je vis un moment ou je ne sais pas trop si je rêve. Derrière moi, le soleil encore un peu caché dans le brouillard fait scintiller les petits remous sur la rivière. C’est un peu comme si le monde venait de naître. Devant moi, de l’autre côté du Kunene, sur la rive angolaise, une plage ocre et qui me semble d’une douceur particulière. Mais ça doit être la comparaison avec la caillasse qui s’est imprimée jusqu’au fond du dernier de mes neurones qui me donne cette impression. A nouveau, je ne sais pas si je pourrai suivre le bord longtemps. Logiquement, il devrait y avoir un moment ou je serai bloqué, puisque dans l’autre sens, je l’avais été. J’espère juste que je trouverai une escapade sans devoir me refaire une montagne de 500 mètres de caillasse.



10 août , 10h30
Comment se fait-il qu’après ce que j’ai enduré dans cette caillasse hier, je me retrouve en train de remonter sur une autre montagne de 400 mètres qui borde le Kunene. Peut-être parce que c’est le seul passage. Ou peut-être qu’une intuition me dit que ça en vaut la peine. Lorsque j’émerge sur le sommet, je découvre comme un jaillissement un panorama dont je ne pensais pas que la terre puisse en avoir. Je suis estomaqué. J’en perds mon esprit. J’ai devant moi (je pèse mes mots) de très loin le plus beau panorama que j’ai vu dans toute mon existence. Je défie quiconque me montrer l’équivalent dans toute la Namibie. Et d’un seul coup, c’est la crise. Oui, je sais bien que mon appareil photo est cassé. Je me précipite quand même dans mon sac et avec les dents, comme un forcené, j’essaie de faire sortir ce foutu objectif. Il n’y a pas trente-six solutions. Soit je me pète une dent, soit l’appareil part en morceaux. J’essaie pendant vingt bonnes minutes. Puis j’abandonne. Mais je jure que je ne vais pas mourir sans emmener un jour quelqu’un ici pour partager cela. Je note quand même pour le cas ou, les coordonnées GPS (17°14’17’’ S ; 012°15’39’’ E). C’est un panorama de 180°, avec sur la droite une gigantesque chaîne de montagne côté angolais. Devant au loin, dans un virage du Kunene, une boucle que fait la rivière avant d’arriver à Serra Cafema. Juste dessous, serpente la rivière sur environ 7 ou 8 kilomètres, avec sur la gauche les collines qui descendent jusqu’à la rive, espacées par des langues de dunes ocres, dont certaines viennent lécher les bords du Kunene. Et puis, la magie vient de toute la partie gauche au sud et à l’ouest. Devant mes yeux, s’étend un gigantesque plateau ou alternent plaines de dunes ocres et vallées d’herbe jaune. Le coup d’œil simultané de cette plaine avec le Kunene 500 mètres sous moi est sans égal !

10 août , 15h
Ma sieste vient de se transformer en un après-midi spectacle. Sorti de mon assoupissement par le vacarme de trois oies, qui s’enfuient à grandes envolées au raz de l’eau de l’autre côté sur la berge angolaise, je ne tarde pas à « spotter » un méga croco qui suit derrière à la vitesse d’un hors-bord. Je me précipite sur mes jumelles, sûr d’assister à un « kill ». Les oies se posent sur la berge en se dandinant. Je me fais des paris sur laquelle d’entre elles va y passer. Pendant ce temps, l’autre a immergé et j’attends le moment où il va bondir hors de l’eau. Rien ne se produit pourtant et quelques minutes plus tard, le gros va poser nonchalamment sa tête sur un banc de sable à 10 mètres des oies, qui l’ignorent royalement. Au bout de 5 minutes, le croco se laisse dériver en arrière par le courant en s’immergeant à nouveau. Je pense à une ruse puisque le courant l’emmène juste sous les oies. J’attends les yeux rivés dans mes jumelles.

Au bout d’un moment, je me dis qu’il a peut-être autre chose en tête que de bouffer une oie. Et je commence vaguement à m’inquiéter en me disant que lorsqu’on regarde à travers une paire de jumelles, on ignore tout de ce qui se passe autour de soi. Bonne intuition. Le voila qui émerge 15 mètre devant moi. Il est passé de l’Angola en Namibie en moins de 30 secondes. Je me fais discret. Lui ne me voit pas, je crois. Je suis assis sur un terre-plein, mais entre lui et moi, il y a encore un petit banc de sable assez haut au-dessus de l’eau. Soudain je crois rêver. Le mastodonte vient se poser exactement sur ce banc de sable à une douzaine de mètres devant moi. Un petit arbuste me cache son museau. Ainsi, je pense qu’il ne m’a toujours pas remarqué. Je reprends mes jumelles, mais à cette distance, un bon gros croco vu dans les jumelles, ça donne l’impression qu’il est assis à la même table. Impressionnant ! Bon, moi qui voulait aller me laver dans la rivière, j’attendrai encore un petit peu. Peut-être demain matin.


11 août , 10h
Matinée ménage. Un bon petit déjeuner et ensuite vaisselle, lessive, baignade et...couture. En effet, mon short est complètement déchiré aux fesses après mes escapades caillasseuses. Je me pose tout au bout d’une petite presqu’île de quelques mètres de large, faite de très belles pierres arrondies par le courant, ce qui me positionne au beau milieu du Kunene. La, tranquillement, j’y passe trois heures à vaquer à mes occupations ménagères...je dois dire qu’il y a de pires endroits pour cela...Le reflets du soleil sur la rivière, le chant des oiseaux...Fabuleux. De temps en temps, je m’assure que mon pote d’hier ne vient pas me rendre visite à l’improviste.

12 août 17h.
Aujourd’hui, en me rapprochant du lodge de Serra Cafema, j’ai à nouveau trouvé une petite grimpe sympa. Un mélange de pierres bien ancrées et d’autres à moitié cachées par le sable et dont il faut vérifier la solidité. Au sommet, je redécouvre une grande portion de la rivière. Ce sera mon dernier regard sur le Kunene. J’interromps ensuite un détour que j’avais initié dans les dunes, car je rencontre à nouveau des traces, plus grosses cette fois-ci, de léopard. Je ne sais pas pourquoi. Je la sens mal aujourd’hui. Je redescends vers la plaine et me dirige vers le lodge.

Conclusion
Encore plus qu’ailleurs en Namibie, j’ai eu l’impression de me sentir « chez moi » au bord du Kunene. Je ne sais pas trop comment l’expliquer. Même si les dunes sont pénibles à traverser et les roches friables, ce sont pour moi des « objets » plus faciles à appréhender du regard, en les touchant et en les parcourant, que ne le sont les objets qui m’entourent habituellement dans le monde civilisé. Ils sont plus simples et je crois que mon cerveau les reconnaît donc mieux. Dans ces conditions, il me semble que mon corps repose plus fermement sur le sol et que je me sens plus solide. Là, j’ai vraiment l’impression que je suis posé sur une planète et que je ne « flotte » pas comme cela peut m’arriver ailleurs. Cela m’apporte un sentiment de réconfort et de bien-être total.